André Delvaux
Entrevue
- Frédéric Sojcher à propos du livre André Delvaux ou l’art des rencontres - paru dans le webzine n° 93 - Avril 2005
- André Delvaux - paru dans le webzine n° 38 - Avril 2000
- André Delvaux : Le cinéma belge a atteint sa maturité - paru dans le webzine n° 38 - Avril 2000
Critique
- Cycle des films d'André Delvaux - paru dans le webzine n° 87 - Octobre 2004
Sortie DVD
- André Delvaux. Sa vie, son œuvre - paru dans le webzine n° 182 - Mai 2013
- Femme entre chien et loup - paru dans le webzine n° 170 - Avril 2012
- En DVD : L'Homme au crâne rasé d'André Delvaux - paru dans le webzine n° 93 - Avril 2005
- Rendez-vous à Bray - paru dans le webzine n° 70 - Mars 2003
- Federico Fellini - paru dans le webzine n° 55 - Novembre 2001
- Fellini au travail de Delvaux et Dominique Delouche - paru dans le webzine n° 145 - janvier 2010
- L'Oeuvre au noir d'André Delvaux - paru dans le webzine n° 152 - Septembre 2010
- Benvenuta d'André Delvaux - paru dans le webzine n° 160 - mai 2011
- Belle d’André Delvaux - paru dans le webzine n° 164 - Octobre 2011
Dossier
- CinémaTECH - André Delvaux - paru dans le webzine n° 88 - Novembre 2004
Evénements
- André Delvaux et le cinéma belge mis à l'honneur à l'ULB. - paru dans le webzine n° 90 - Janvier 2005
- Delvaux is back Rendez-vous à Bray en DVD - paru dans le webzine n° 89 - Décembre 2004
Hommage
- Hommage à André Delvaux - paru dans le webzine n° 65 - Octobre 2002
Métiers
- Chris Cornil, décoratrice en chef - paru dans le webzine n° 15 - Mars 1998
Publication
- Frédéric Sojcher : André Delvaux ou l’art des rencontres. - paru dans le webzine n° 93 - Avril 2005
- Publication : Delvaux ou le réalisme magique - paru dans le webzine n° 107 - juillet - août 2006
Je viens de rêver
Je viens de rêver que je m'éveille. C'est donc bien éveillé, en toute lucidité pour vous répondre, que je me demande quand et pourquoi je suis devenu cinéaste, si c'est bien tel jour précis ou telle année qui porte un chiffre : 1956 ? Ou 1965 ? Ou si c'est plutôt arrivé petit à petit, par poussées sournoises ou velléitaires, par hasard ou par volonté ? Sans que je m'en aperçoive, entre des moments d'écriture musicale, tentatives de composition, improvisations au piano de l'écran du Séminaire qui n'était pas encore le Musée du Cinéma d'aujourd'hui, sur un Sjöström ou un Murnau, suite à d'interminables discussions avec des étudiants à peine moins âgés que moi ?
Alors, cinéaste ? Ou musicien ? Professeur ? Rêveur isolé dans ma vallée avec ma femme (aujourd'hui disparue), ma fille, mes chiens et mes chats, mes arbres, ma maison ?
En tous cas, pourquoi le cacher : ce sont toujours les rêves des autres que j'ai rêvés dans mes films; je n'ai presque rien écrit moi-même et ne puis pas dire, le constatant, qui je suis vraiment ni comment je le suis devenu. A peine si j'ai réussi une vie, si j'en ai raté d'autres, qui le dira ? Attendons que la bulle éclate en silence, et on verra bien.
Les rêves que d'autres ont rêvés : les trains qui passent sous le pont de l'enfance à Louvain en crachant des bouillons suffocants de fumée blanche, une machine ronde et rouge qui grésille en torréfiant le café en bas de la rue de la Joyeuse Entrée, les massepains de Saint-Nicolas sur la nappe blanche à l'aube d'un jour de neige, l'odeur de l'orange où j'enfonce un sucre à sucer. Et les rails en fer blanc que j'enfouis dans la terre du jardin pour qu'on n'en voie que la double ligne brillante...
Qui suis-je alors ? L'enfant dans ses premières années ne parle qu'un patois obscur qu'on le force à remplacer par un français d'école dont il ne comprend pas un mot. Il pleure beaucoup, je m'en souviens bien. Mais passé le pont, comme dit Murnau "faut se faire à tout", les fantômes viennent à lui : les tombes de Louvain et de Heverlee, ce Dieric Bouts jamais retrouvé, les amours toujours enfouies, les êtres perdus.
En quelques années, je deviens moi et d'autres à la fois, qui entrent en cinéma comme on entre en religion. On a tous deux vies, dit Pessoa. La fausse, qui est celle de notre rapport avec les autres, pratique et utile, prête à retourner en poussière. Et la vraie, celle que nous avons rêvée enfants et que nous continuons à rêver adultes sur fond de brouillard, dans les gros flocons du train qui passe le pont.
Tout est réel ici, magique et réel. Qu'est ce que c'est alors que cette nébuleuse du Réalisme Magique ? Tabucchi, maître ès R.M., rapporte que dans ses trois derniers jours à l'hôpital Saint-Louis des Français de Lisbonne en novembre 1935, Pessoa rencontre ses doubles qui l'un après l'autre lui rendent une dernière visite. On plaisante, on rappelle des secrets oubliés, on retrouve de succulentes recettes de soupes, de tripes à la mode de Porto, de homard sué (lagosta suada), on se plaint un peu. Le cher António Mora parle encore quand Pessoa s'endort et que dans le silence sidéral d'un seul coup s'éteint la nébuleuse de tous ceux qui furent Pessoa. Seule reste l'oeuvre.
C'est comme ça que je voudrais m'endormir, moi aussi.
Je viens de rêver que je m'éveille. C'est donc bien éveillé, en toute lucidité pour vous répondre, que je me demande quand et pourquoi je suis devenu cinéaste, si c'est bien tel jour précis ou telle année qui porte un chiffre : 1956 ? Ou 1965 ? Ou si c'est plutôt arrivé petit à petit, par poussées sournoises ou velléitaires, par hasard ou par volonté ? Sans que je m'en aperçoive, entre des moments d'écriture musicale, tentatives de composition, improvisations au piano de l'écran du Séminaire qui n'était pas encore le Musée du Cinéma d'aujourd'hui, sur un Sjöström ou un Murnau, suite à d'interminables discussions avec des étudiants à peine moins âgés que moi ?
Alors, cinéaste ? Ou musicien ? Professeur ? Rêveur isolé dans ma vallée avec ma femme (aujourd'hui disparue), ma fille, mes chiens et mes chats, mes arbres, ma maison ?
En tous cas, pourquoi le cacher : ce sont toujours les rêves des autres que j'ai rêvés dans mes films; je n'ai presque rien écrit moi-même et ne puis pas dire, le constatant, qui je suis vraiment ni comment je le suis devenu. A peine si j'ai réussi une vie, si j'en ai raté d'autres, qui le dira ? Attendons que la bulle éclate en silence, et on verra bien.
Les rêves que d'autres ont rêvés : les trains qui passent sous le pont de l'enfance à Louvain en crachant des bouillons suffocants de fumée blanche, une machine ronde et rouge qui grésille en torréfiant le café en bas de la rue de la Joyeuse Entrée, les massepains de Saint-Nicolas sur la nappe blanche à l'aube d'un jour de neige, l'odeur de l'orange où j'enfonce un sucre à sucer. Et les rails en fer blanc que j'enfouis dans la terre du jardin pour qu'on n'en voie que la double ligne brillante...
Qui suis-je alors ? L'enfant dans ses premières années ne parle qu'un patois obscur qu'on le force à remplacer par un français d'école dont il ne comprend pas un mot. Il pleure beaucoup, je m'en souviens bien. Mais passé le pont, comme dit Murnau "faut se faire à tout", les fantômes viennent à lui : les tombes de Louvain et de Heverlee, ce Dieric Bouts jamais retrouvé, les amours toujours enfouies, les êtres perdus.
En quelques années, je deviens moi et d'autres à la fois, qui entrent en cinéma comme on entre en religion. On a tous deux vies, dit Pessoa. La fausse, qui est celle de notre rapport avec les autres, pratique et utile, prête à retourner en poussière. Et la vraie, celle que nous avons rêvée enfants et que nous continuons à rêver adultes sur fond de brouillard, dans les gros flocons du train qui passe le pont.
Tout est réel ici, magique et réel. Qu'est ce que c'est alors que cette nébuleuse du Réalisme Magique ? Tabucchi, maître ès R.M., rapporte que dans ses trois derniers jours à l'hôpital Saint-Louis des Français de Lisbonne en novembre 1935, Pessoa rencontre ses doubles qui l'un après l'autre lui rendent une dernière visite. On plaisante, on rappelle des secrets oubliés, on retrouve de succulentes recettes de soupes, de tripes à la mode de Porto, de homard sué (lagosta suada), on se plaint un peu. Le cher António Mora parle encore quand Pessoa s'endort et que dans le silence sidéral d'un seul coup s'éteint la nébuleuse de tous ceux qui furent Pessoa. Seule reste l'oeuvre.
C'est comme ça que je voudrais m'endormir, moi aussi.
André Delvaux



