Avril 2012
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Boris Lehman
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Choses qui me rattachent aux êtres
Choses qui me rattachent aux êtres de Boris Lehman
Là où les films nous parlent.
Ce qu’il y a d’étonnant avec un court métrage de Boris Lehman, c’est que non seulement il se suffit à lui-même, mais qu’il renvoit toujours, dans la façon dont il est conçu, à quelque chose qui le dépasse et lui donne un sens qui rompt avec l’objet cinématographique fini. Ce « quelque chose » tient dans cette œuvre que Boris Lehman construit film après film, et où il décline cinéma et autobiographie en une même nécessité de filmer pour exister et d’exister pour filmer. Expérience permanente durant laquelle il tente de saisir au plus près ce qui nous lie les uns aux autres, ce qui nous rend pluriels autant que singuliers, nouant et dénouant les brins d’aventures affectives autant que personnelles qui bousculent un ordre émotionnel bien établi.
Choses qui me rattachent aux êtres, son dernier court métrage en date, développe deux propositions autour de cette problématique de ce qui nous constitue en tant qu’être vivant et être de mémoire. La première s’apparente à une sorte d’inventaire à la Perec. Boris Lehman parcourt son appartement au désordre organique, se saisissant ici et là d’un objet, le nommant suivant le souvenir de son appartenance passée. Ici, le ballon d’Isabelle, là, le sac de Guy, le train de Jean, l’échelle de Rachel, le bureau de mon père, la pomme de personne. Une vie défile au gré des cadeaux en attente de déballage, des cartes postales qui s’empilent, des casquettes toujours trop grandes, des ardoises aux messages amoureux, des parapluies en pagaille et des boîtes de films qui sont le cinéma de Boris. Une phrase, une seule, conclut ce parcours hétéroclite et, à elle seule, fait basculer cette énumération mâtinée d’humour et d’une certaine dérision, de l’énoncé ludique à l’évidence philosophique du qui sommes-nous : « Je suis la somme de tout ce que j’ai reçu des autres ». Mouvement à sens unique, vers l’intérieur, où les dons des autres sont ce qui me fait être ce que je suis.
La deuxième proposition est plus troublante puisqu’elle se présente comme un strip-tease à rebours aux allures tragi-comiques à la Buster Keaton. Boris Lehman, nu au milieu de son appartement, puise dans un paquet de vêtements aux tailles et aux allures très différentes de quoi se vêtir. Progressivement, il s’habille tel un épouvantail d’un pantalon trop large, d’une veste trop grande, de chaussettes dépareillées, d’une chemise pitoyable. Et de conclure cette étrange mascarade d’un «voilà» qui dit tout. Voilà l’homme, composé de ces éléments disparates dont la juxtaposition hasardeuse, la combinaison improbable est comme le puzzle symbolique de ce qui, chez nous, se met à l’épreuve de nous-mêmes dans la relation aux autres. Mouvement vers l’extérieur où ce que je suis se donne aux autres pour ce qu’il est.
Ici, rien d’explicite, tout reste à inventer. Pas de question identitaire, pas de problème de racines ou d’origine, juste ce rapport aux autres où déjà, ils sont au cœur de ce que nous sommes. À chacun alors de reprendre ces choses qui le rattachent aux êtres et, entre les deux propositions de Boris Lehman, de faire surgir ce lieu imaginaire où, comme par empathie, il pourra à son tour faire fleurir les siennes.

