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juin 2008

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05/06/2008
 

Eldorado de Bouli Lanners, face G

The long and winding road

Yvan (Bouli Lanners), un dealer de voitures colérique et solitaire, surprend le jeune Elie (Fabrice Adde) en train de cambrioler sa maison de campagne isolée dans la banlieue. Au lieu de lui casser la gueule, Yvan va finir par se prendre d’une étrange affection pour ce jeune junkie inoffensif et accepter de le ramener chez ses parents au volant de sa vieille Chevrolet. Commence alors le curieux voyage de ces deux bras cassés à travers un pays magnifique (les Ardennes belges), mais tout aussi déjanté et pittoresque qu’eux.

eldorado de bouli lanners

Il semble bien loin le temps où Bouli Lanners était juste ce comique de poids en tutu rose fredonnant « Mon petit Zaïrois, non je ne t’ai pas oublié… » dans les émissions déjantées de ses amis les Snuls. Tour à tour acteur de comédies (Le Signaleur, Les Convoyeurs attendent, Atomik Circus, Enfermé dehors, Astérix aux Jeux Olympiques) ou dans des œuvres plus sérieuses (Un Long dimanche de fiançailles, Bunker Paradise), Bouli est de la race de ces acteurs que l’on appelle des « gueules ». Un acteur au physique vraiment particulier, à la personnalité forte et marquante dont la bonhomie belgo-belge naturelle en a fait un personnage d’éternel loser attachant et grande gueule plébiscité par le public et la critique.  

Passé à la réalisation avec les courts métrages Travellinckx et Muno puis avec son premier long, Ultranova un film mi-figue mi-raisin parcouru de fulgurances (notamment dans la direction d’acteurs) mais au scénario beaucoup trop décousu, Bouli Lanners nous revient avec un deuxième essai beaucoup plus concluant. En effet, malgré quelques légères réserves explicitées ci-après, Eldorado est un beau film sincère, touchant, drôle et grave à la fois, dans lequel les paysages du sud de la Belgique sont magnifiés par une photographie extraordinaire mais également emplis de cette tristesse douce-amère qui caractérise le cinéma de ce réalisateur avec lequel il faudra désormais compter. 

Eldorado, comme son titre ne l’indique pas, n’est pas le remake du film homonyme d'Howard Hawks où Bouli reprendrait le rôle de John Wayne (!) mais une variation sur le thème du road movie à l’américaine : deux paumés dans une voiture qui apprennent à se connaître vont enchaîner une série de péripéties tour à tour drôles, absurdes, émouvantes, dramatiques ou grotesques. Comme dans tout récit du genre, la destination finalement importe peu, c’est le voyage et la découverte qui comptent. Nos deux hommes ont leurs problèmes respectifs : Yvan a du mal à se dépêtrer d’une culpabilité tenace suite au décès récent de son frère. Elie lui, est tellement paumé (drogue, menus larcins, apathie chronique) et désabusé que la seule solution qu’il ose envisager est le retour chez ses parents, au fin fond des Ardennes. Fauché, sans la moindre ressource, Elie va donc dépendre de la bonne volonté de cet Yvan un peu balourd mais optimiste et prêt à sacrifier son week-end pour aider le jeune homme dans le besoin. Une occasion pour le vendeur de voitures de faire le point sur lui-même, de trouver en lui cette paix intérieure qui l’a déserté. 

Les deux solitaires vont donc entamer ce voyage cathartique et, tels deux rescapés d’un roman de Joseph Campbell, ou encore telle une Alice débarquant avec fracas au pays des merveilles comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, vont rencontrer sur leur chemin une galerie de personnages hauts en couleur, panorama non-exhaustif mais très juste de la Belgique « du sud ». Parmi eux, un Philippe Nahon aussi inquiétant qu’à l’accoutumée mais surtout un certain Alain Delon dont l’apparition, pour le moins surprenante et de bon goût, risque de faire voir aux spectateurs un nouvel aspect de la personnalité de ce grand monsieur.

eldorado de bouli lanners

 
 

Bouli fait en passant le constat assez triste (mais pas larmoyant - nuance !) d’un peuple englué dans une monotonie quotidienne, contrastant fortement avec la beauté des paysages et le soleil qui tape. La Belgique n’a jamais été filmée d’une manière aussi mélancolique, et cet Eldorado rappellera à de nombreux spectateurs leur petite enfance dans les Ardennes à l’époque où les camps de caravane dans la région de Hotton étaient des endroits remplis de vie et de musique, où toute une génération d’enfants de l’âge de Bouli ont passé des moments privilégiés avec leurs grands parents, en randonnée ou les pieds dans l’eau sur le rebord d’un petit cours d’eau bucolique et enchanteur. 30 ans plus tard, le contraste avec cette époque bénie est inquiétant : la région est désertée, les cimetières de caravanes poussent comme les orties. Les gens du coin sont tristes, isolés et semblent avoir perdu cette lueur d’espoir qui, autrefois, se voyait dans leurs yeux, amovibles dans ce sublime paradis perdu, coin privilégié des aventures de notre enfance, qui une fois les enfants partis et devenus adultes, sont tombés à l’abandon. Un paysage magnifique mais en grand danger de perdre son innocence. 

Au niveau de la réalisation pure et dure, Bouli Lanners nous offre un film appliqué, dans lequel il choisit ses cadres avec un goût de l’épure et de l’économie qui devrait être un modèle pour tout jeune cinéaste belge (ou pas) débutant. On l’a déjà dit, mais la photo est magnifique, passant sans heurts de la grise monotonie du début aux merveilles boisées des Ardennes. Ce que réussit particulièrement le réalisateur, c’est à trouver le juste équilibre entre l’absurde le plus total et la gravité de la situation. Le rythme du film ne s’en ressent jamais, au contraire. De ce dangereux numéro d’équilibriste au cours duquel beaucoup de cinéastes se sont vautrés, Bouli ressort vainqueur et crée un ton qui n’appartient qu’à lui, inspiré certes des films de Kaurismäki, voire de Jarmusch, mais qu’il s’approprie avec brio. Trop de films (français souvent) ratent cette balance entre gravité et humour, entre absurde et substance. Ici, si Eldorado est à n’en pas douter un film bien de chez nous, il n’en reste pas moins complètement universel. C’est ce qui fait la force du film : le microcosme belge se transforme en macrocosme et se révèle d’ailleurs idéal pour une belle carrière à l’étranger, qu’on lui souhaite chaleureusement. 

Deux bémols viennent cependant légèrement entamer notre enthousiasme. Rien qui ne vient remettre en cause la réussite du film, mais de petits détails embêtants. Le score tout d’abord se veut beaucoup trop singulier, et l’on a parfois la désagréable impression que la musique tente de singer celle que Neil Young avait composée pour le Dead Man de Jarmusch, sans lui arriver à la cheville. Un score qui souligne trop les situations, en rajoute inutilement, encombre inutilement. On ne peut cependant en vouloir au réalisateur pour cette faute de goût toute relative étant donné que 99 % des jeunes cinéastes actuels (américains, français…) noient leurs films dans de la musique qu’ils se croient sans doute « obligés » (par contrat ? par tradition ? par manque de goût ? par ignorance ?...) d’inclure dans leurs films. On pourrait sans doute consacrer un très long dossier sur la relation amour-haine et le manque de synergie entre la narration par l’image et la narration par la musique… eldorado de bouli lannersLa musique de film est un art qui se perd…Ensuite, plus embêtant : si le personnage d’Yvan est campé superbement par l’acteur-réalisateur, entre sa cocasserie habituelle et une gravité étonnante de maturité, le personnage d’Elie, deuxième pôle de ce duo mal ajusté, est incarné de manière totalement unidimensionnelle par un acteur (Fabrice Adde) qui a l’air de passer l’intégralité du film dans un demi-sommeil et qui n’inspire finalement que peu de sympathie ainsi qu’une certaine pitié (un sentiment bien vilain !). Il est, dès lors, très difficile de croire que le personnage d’Yvan puisse se prendre d’affection pour ce mec complètement paumé, mou, apathique, sans but, sans espoir, plus ennuyeux et désespérant alors que son rôle devrait provoquer l’empathie, un peu comme on a pu le voir dans les meilleures comédies de Francis Veber. Il faut donc faire marcher sa suspension d’incrédulité à plein pot pour croire à l’élément déclencheur du métrage. Et si le couple marche, c’est surtout grâce à l’abattage de Bouli, qui n’hésite pas une seule seconde, portant le short tout au long du métrage avec un manque d’élégance qui frise le génie, à se mettre à nu, au figuré comme au propre, comme dans cette magnifique scène de bain dans une rivière au petit matin. 

Il faudra attendre la fin pour mieux appréhender le véritable rôle d’Elie dans l’histoire et comprendre vers quoi Bouli a voulu nous emmener. Une conclusion que nous ne dévoilerons pas ici, subtile, mais jouissive et terriblement émouvante, une image finale dont la teneur émotionnelle rappelle celles vues à la fin du chef-d’œuvre Monsters, Inc. du studio Pixar ou encore dans le About Schmidt d’Alexander Payne. En ce qui concerne Yvan, vous devrez voir le film pour connaître la réponse, mais Bouli Lanners lui, a bel et bien trouvé son El Dorado cinématographique. 

Ce bémol mis à part (qui n’engage que l’auteur de ces lignes), une fois avalé n’enlève absolument rien à la réussite de ce petit film modeste et sincère réalisé par un homme modeste et sincère, qui à défaut de pousser à tendre la main à un cambrioleur dans le besoin, donnera envie à tous les nostalgiques de s’embarquer pour un voyage dans nos belles Ardennes. Avec un ami…

 
Grégory Cavinato
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