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Mai 2003
01/05/2003
 

Luc et Jean-Pierre Dardenne, Le Fils

Cinergie : Comment est née l'idée de ce film ? Est-ce le sujet qui s'est imposé à vous en premier ou le désir d'offrir à Olivier Gourmet le rôle principal du film qui a conduit à son sujet ? Il me semble que, dans le cas du Fils, la question mérite d'être posée.

Jean-Pierre Dardenne : C'est vrai qu'il y avait de notre part le désir d'offrir à Olivier le rôle principal d'un film. On en avait déjà parlé après La Promesse  mais Rosetta ne s'y prêtait pas très bien. Cette fois on lui a dit, « écoute, on va vraiment écrire en pensant à toi. » En espérant aboutir à quelque chose, ce qui n'était pas garanti. On lui a même dit, si je me souviens bien, que ce serait l'histoire d'un homme et d'une femme. Ce qui ne voulait rien dire, bien entendu. Voilà, quand on a commencé à écrire on est parti avec cette idée en tête : il faut faire un film avec Olivier. On voulait utiliser le côté impénétrable et imprévisible de l'acteur, le fait que l'on ne peut, avec certitude, déterminer pourquoi il fait une chose, pourquoi il soulève ce verre-là à ce moment-là, pourquoi, il regarde comme ça. Bref, on voulait aller du côté mystérieux que dégage Olivier et qui était déjà présent dans La Promesse. On voulait aussi jouer avec son corps massif, avec sa densité physique qui est capable de se transformer soudainement en légèreté.

Il y avait ça et puis aussi, je pense, à ce fait divers qui date d'il y a quelques années, en Angleterre. L'histoire de ces deux gamins de dix ou douze ans qui ont assassiné un plus jeune qu'eux. Cette histoire, nous avait choqués. Qu'est-ce qui a bien pu se passer chez ces mômes pour qu'à un moment donné, ils décident de faire une chose pareille ? Qu'est-ce qu'on a pu leur transmettre pour qu'ils aillent tuer un samedi matin, un autre enfant ? Nous en avons beaucoup parlé entre nous. Et puis aussi des pères des ces gamins, ceux des assassins mais aussi celui de l'assassiné. On avait cru comprendre, mais c'est peut-être nous qui inventions, que ces gens habitaient dans le même quartier. On s'est demandé comment ils pouvaient vivre avec ça, comment c'était possible. Et puis, il y avait un autre drame d'un enfant assassiné que l'on traînait depuis Rosetta. A un moment donné, tout cela a... coagulé et nous a donné l'idée de cette histoire entre cet homme, ce père, et ce garçon, l'assassin de son fils... Comment il va faire quand il est envoyé dans son atelier de menuiserie, l'accepter ou ne pas l'accepter? Et s'il l'accepte, dans quel but, pourquoi faire ? L'assassiner à son tour ...? Bon, j'extrapole un peu parce qu'on ne s'est jamais dit ça comme ça pendant le travail. On savait juste qu'on voulait faire un film avec Olivier et qu'Olivier a toujours joué un rôle de père dans nos films. Même dans Rosetta, où il tenait métaphoriquement le rôle du père, c'est-à-dire qu'il occupait la place de celui qui règle les problèmes et prend les décisions.

C : Pourquoi avoir appelé ce film Le Fils et pas « Le Père », justement ? Bien sûr, le fils est au centre de l'histoire mais il en est aussi le personnage absent par définition...

Luc Dardenne : On l'a appelé Le Fils, parce qu'on voulait souligner la présence du personnage absent, du fantôme... Peu importe que ce soit perçu par le spectateur ou pas, mais dans beaucoup de scènes notre caméra occupe sa place. Ainsi, par exemple, lorsqu'on l'a placée derrière, dans la voiture, c'était avec cette idée en tête... Et puis, on a aussi choisi ce titre par rapport au spectateur, pour préserver le plus longtemps possible le mystère sur l'identité de Francis, le jeune homme. Afin que le spectateur puisse croire, pendant un temps, qu'il existe peut-être un rapport filial entre Olivier et Morgan, l'interprète du rôle de Francis. Lequel ? Peu importe. On s'est dit, nous allons laisser le spectateur faire des hypothèses et après se sentir mal à l'aise d'avoir pu croire qu'Olivier était son père... La suite du film montre, d'ailleurs, qu'il y a un peu de ça entre lui et Francis. Celui-ci va même lui demander d'être son tuteur. Donc le spectateur sera en droit de penser que, finalement, il ne s'est pas complètement trompé...

Entretien réalisé par Philippe Elhem

Le Fils, de Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne, DVD. Edition Boomerang Pictures (2 disques).

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