Cinergie.be

Les Pas perdus, de Thibaut Wohlfahrt et Roda Fawaz

Publié le 25/04/2024 par Basile Pernet / Catégorie: Critique

Alors que ses journées sont entièrement dédiées à l’entretien de l’immense Palais de Justice d’Anvers, Yolande, concierge d’une cinquantaine d’années, est le témoin silencieux des entrées et sorties d’individus inquiets, perdus et accablés. Une journée chaude, précisément, marquée par le procès d’un suprémaciste accusé d’un attentat à la Mosquée de Bruxelles. Mais ce même jour, d’autres affaires ont lieu, qui bouleversent la vie de couples, de familles, de solitaires. C’est alors toute la machinerie judiciaire qui se déploie, complexe et pernicieuse, vers laquelle des individus s’élancent, dans l’espoir de se décharger du poids suffocant de leur réalité. C’est tout un microcosme que les réalisateurs parviennent à explorer et à décrire, qui concentre entre ses murs la diversité des peines et des injures.

Les Pas perdus, de Thibaut Wohlfahrt et Roda Fawaz

En à peine une heure et dix minutes, Thibaut Wohlfahrt et Roda Fawaz retracent ce qui pourrait ressembler à une journée « type » au Palais de Justice, alors que toute l’attention est centrée sur le procès qui fait la une des médias. Ils font le choix intéressant de ne pas montrer l’accusé ni son procès, mais les personnes concernées, plus ou moins étroitement, à commencer par l’avocat en charge de l’accusation, la sécurité (notamment celle dédiée à ce dernier), mais également les civils, représentés entre autres par une assemblée de manifestants aux portes du Palais. Au large de cette cellule sous haute tension, d’autres individus comparaissent, parmi lesquels une femme immigrée sans papiers, accusée d’une agression dont elle est victime ; un père séparé de son jeune fils pour des raisons évidentes de grandes difficultés sociales ; une femme ayant déjà vécu la majeure partie de sa vie, qui prend soudain la ferme décision de s’émanciper de son mari. Passant d’une situation à une autre pour finalement toujours revenir au point de vue de Yolande (interprétée par Véronique Dumont), c’est un véritable tour du monde que nous proposent les deux réalisateurs en ouvrant les portes du Palais de Justice, précisément la salle des pas perdus, qui sépare la sphère judiciaire du monde extérieur. « Le Palais de Justice, c’est le reflet de notre société. […] C’est la mixité de notre monde qu’on y trouve[1] ». 

À partir de cette structure narrative à la fois claire et complexe, le palais de justice apparaît comme une immense jungle urbaine, austère et impersonnelle, où le sort des uns dépend de la responsabilité des autres ; un lieu clos, d’apparence imperméable, dans lequel la parole individuelle, plus que jamais, devient universelle. En outre, la grande difficulté pour celle-ci est bien d’être entendue et écoutée. De même s’articule la distinction ou la confusion entre le rôle que l’on adopte dans sa vie personnelle et privée, et celui que l’on tient à l’égard de la société. Tandis que certains perdraient leur emploi pour s’occuper des leurs, d’autres font le chemin inverse. Mais en fin de compte, une loi les réunit, celle de la responsabilité du monde à l’égard du monde. « Je ne pense pas ce que je dis, je ne dis pas ce que je pense, je dis ce que je veux faire penser. Je suis avocat ». Le personnage de Gaëtan, excellemment interprété par Laurent Capelluto, a agité l’opinion publique suite à ses déclarations controversées sur le plateau d’un JT, la veille du procès. Tandis que l’étau se resserre sur lui, des altercations se développent avec l’un de ses agents de sécurité, indigné de devoir protéger un accusé qu’il voudrait voir croupir au fond d’une cellule pour l’éternité. Nous tenons là un axe important du film : l’acceptation d’une contrariété morale par le renoncement à ses valeurs personnelles.

En allant du côté des autres individus aux prises avec la justice, on s’aperçoit que tous ont de commun le poids d’un remords, celui d’une vie qu’ils n’ont pas eu la chance de choisir ou de contrôler, dès lors enfermés dans une épaisse résignation. Quelle que soit la blessure, ici elle ne cicatrise que difficilement, sinon elle s’aggrave. Pour certains, restent alors la revendication, l’insubordination, la dignité. 

 


[1] Cinevox, « Sur le tournage de… La Salle des pas perdus », 14 juillet 2022.

https://cinevox.be/fr/sur-le-tournage-de-la-salle-des-pas-perdus/

Tout à propos de: